Une journée à Husavik

Claude Fee

Parti de Reyjavik tôt le matin, Eliott arrive en début d’après-midi au nord de l’Islande. Tout en lui a envie de chanter avec le vent et la pluie. À croire que la route lui a rendu son enfance. Par la vitre, il a vu des champs de lave pétrifiés offrant toutes sortes de formes et de couleur, des roches brunes usées, de la neige blanche, de la glaise turquoise fumante, des soies orange collées au sol. C’était plus drôle que la plus folle des leçons de géologie ! Ce défilé de paysages a imprimé la conviction que la nature est la plus forte, que c’est elle qui toujours aura la poigne, le cran. La preuve : elle est capable de n’importe quoi. C’est une idée qui suffit à provoquer, chez ce grand garçon romantique, une légère euphorie. Il se sent du côté des éléments vivants du monde et cette terre lui apparaît, à ce moment précis, aussi familière que le goût du sel. Il est son cavalier confiant et, c’est dans cet état, qu’il descend du car. Nous sommes au début de l’été, il doit faire dix degrés. La pluie est fine.

 La petite ville de Husavik tapisse le fond d’une anse. Dans cette mer grise, les baleines viennent se gaver de krill avant de descendre au sud faire leurs bébés. Elles circulent tranquillement. Aujourd’hui on accourt du monde entier pour les voir. Il y a toutes sortes de bateaux pour aller à leur rencontre. Parfois, les embarcations s’approchent un peu trop près. C’est très difficile de respecter la bonne distance. Il faut faire plaisir aux touristes sans nuire à l’animal. Mais Husavik ne vit plus de chasse ! Et ce besoin de les admirer constitue une protection pour l’espèce.

Eliott ira, il est venu pour ça et le travail de serveur qu’il a trouvé pour les mois d’été est une aubaine. Le rendez-vous est déjà prévu, mais il faut attendre deux heures. Pour le moment, il s’approche à grandes enjambées du musée. Il déposera son sac après, l’hôtel est sur le port. L’ancien abattoir en impose. C’est même le plus grand bâtiment de la ville, difficile de ne pas s’en rendre compte. Il n’y a pas de file d’attente et les filles qui tiennent la billetterie lui donnent envie de sourire. À l’intérieur, le béton et la charpente métallique sont impeccables, les chromes brillent et le mobilier industriel est une invitation à la réflexion. Tout est propre avec des explications partout… Pourtant avec les premières respirations, Eliott ressent un écœurement et… il le reconnaît. Dans le tiroir, chez les arrière-grands-parents, la cuillère qui puait l’huile de foie de morue. Ça sent pareil. Quelle surprise, la présence de la baleine arrive comme ça ! Dans une odeur et matière connue qui fait frissonner. Ce relent a dû mettre des décennies à se déposer puis aujourd’hui se respire. En même temps comment s’étonner et puis, après tout dans ce lieu transformé en musée, cette odeur est une résistance ! Elle empêche l’oubli. … Mais quel drôle de compagnon de route ! Il n’y a pas de recul possible. La puanteur freine l’entrain d’Eliott. Le drame est là. Cette bâtisse c’était bien une des premières choses qu’il voulait voir. Il avait même regardé les horaires, il avait couru. C’était comme un soulagement d’être ici maintenant, d’avoir rendez-vous. Même si ce qu’il lit sur les panneaux le dégoûte : pendant des années, elles ont été usinées, réduites, charcutées, pour produire toutes sortes de fournitures : tiges pour les corsets, stéarine pour les bougies, graisse pour les rouges à lèvres… Des raisons bien dérisoires pour désosser les cartilages de créatures somptueuses qui peuvent vivre un ou deux siècles ! Avec un effort, l’odeur fossile devrait devenir supportable, se dit Eliott. Mais il ne sait pas sur quoi déposer son mal-être pour que ça ne se colle pas en lui. Il guette les réactions autour de lui, il ne doit pas être le seul à ne pas souhaiter avoir la mémoire tapissée par cette poisse. Il est désemparé dans la petite salle obscure où passe un documentaire sur le harponnage. On se croirait en guerre, c’était comme ça, il y a soixante ans et ça l’est encore… Il suffoque et va respirer à côté dans une autre salle. Là, il tombe sur des œuvres de Rena Ortega. Elle dessine blanc sur bleu de mer en lumineux avec résonance et infini. C’est un coup de foudre. Cet azur est originel, aucune usure. Les sens d’Elliott sont apaisés et cette paix participe de la rencontre. Il s’assoit, il apprend. Les cétacés sont des mammifères. Leurs ancêtres se promenaient sur les berges il y a environ 55 millions d’années quand la mer était chaude, ils étaient cousins des chameaux, des vaches et des cochons d’aujourd’hui. À présent les baleines ont un corps fuselé. Elles respirent par des évents situés au-dessus de la tête. Une nageoire caudale horizontale les propulse et permet aux scientifiques de les identifier, en capturant l’image de leur face interne avec chaque particularité de formes de colorations, de cicatrices. Eliott adore cette possibilité d’échantillonnage, ce catalogue qui permet de suivre leur évolution et leur histoire individuelle. Il ressort du musée comme un prince heureux. Cette artiste lui fait du bien, tant de bien avec ses dessins bleus de baleines bleues. Elle ancre une consistance, c’est comme s’il avait regardé toute la beauté du monde main dans la main. Maintenant qu’il n’est plus seul, après avoir déposé son sac à l’hôtel, il entre en conversation tout naturellement avec les gens qui attendent le bateau. L’échange est facile, le voyage aussi. L’embarcation tangue au rythme des mouvements de foule enthousiaste.   

Le bateau fut plusieurs fois heureux. Et chaque fois tous les passagers crient leur joie : « Comme elle est belle ! » … « Ah c’est fou ! » Voir la baleine s’élancer ou se laisser deviner déclenche à chaque fois la même élation. C’est un émerveillement partagé. Oui, voir son dos s’arrondir, émerger de l’eau, c’est un rêve qui monte des profondeurs. Quel moment ! Au retour vers le port, au micro le commandant donne des informations chiffrées dont une retient toute l’attention d’Eliott : La chasse est interdite, mais il existe un quota de prélèvement scientifique… qu’est-ce qui se cache dans cet élément de langage ? Voilà bien une question dont il a envie de débattre avec ses camarades et ça tombe bien, tous prévoient d’aller manger. Il propose la brasserie où il commencera son service le lendemain. C’est d’accord. Après une joyeuse bousculade, tout le monde s’assoit et regarde la carte. Sur les dix couverts, trois commandent de la baleine. La serveuse note et repart. Elliot s’affole, comment protester ? En lui ça se bouscule : ils ne cachaient pas leur joie d’avoir vu des baleines, pourquoi ne pas garder cette fierté au restaurant ? Lui se sent grandi par ce qu’il a vu. Les autres seraient tout simplement excités et cela signerait une simple différence de perspective ? Ce serait juste ça la situation ? Il s’étrangle, mais dit :

  • Sérieux vous savez ce que vous avez commandé ?
  • On va essayer, on ne veut pas mourir idiot !

Essayer de discuter avec ses convives ? Leurs mines ne sont même pas querelleuses, ils ne sont pas non plus tendus vers cet évènement… La commande est passée, comme une audience qui serait terminée… Elliot se demande :

Demain au service dans cette Brasserie, comment je vais faire ? Je vais supplier du regard les gens pour qu’ils n’en commandent pas ? Ça ne marchera pas plus demain qu’aujourd’hui…

 La nuit, il en est là, au lit sans dormir. Il ne lui reste que très peu de temps, le jour va venir envahir sa chambre restée blafarde. Comment va-t-il se comporter au restaurant ? Pour l’heure, Il n’a pas de solution et choisit de penser à d’autres combats. Il lui revient celui du vieux Tolstoï. Eliott partage avec lui qu’une révolution ne mène à rien, s’il n’y a pas une profonde transformation des individus et il trace une analogie avec le rapport à la nature. Il croit à la nécessité d’un changement. Il aimerait tellement que les humains s’excitent moins et ne puissent pas, comme aujourd’hui, acheter un billet pour voir les baleines tout en s’offrant un steak pour les goûter. Une colère revient, à mesure qu’il réfléchit. La mort c’est grave. Cette pensée a le mérite de lui rappeler combien il trouve juste d’avoir décidé de ne plus manger d’animaux. Respecter le vivant pour lui ce n’est pas un sacrifice. C’est retrouver l’envie et la force de lutter pour chaque goutte d’eau de l’océan. Ayant approché cette certitude, il s’endort, le cœur posé sur l’azur.  

Claude Fee
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